Ratte David
Par Gilles, mercredi 21 janvier 2009 à 06:20 :: Auteurs :: #109 :: rss
Enfant, j’étais déjà passionné par la BD. J’ai grandi avec le journal de Mickey, Pif, puis le journal de Spirou, « A Suivre », et ainsi de suite ... jusqu’à devenir un adulte encore plus passionné par la BD. Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours essayé de faire mes propres BD. J’ai commencé des projets par dizaines, et en ai terminé une poignée. Mais sans jamais vraiment essayer de me faire éditer. Étant complètement autodidacte, je n’étais pas du tout sûr de la qualité de mon travail et préférais garder la BD comme un jardin secret plutôt que de me confronter à un milieu professionnel que j’imaginais impitoyable et cruel.
Et puis, un jour, je me suis enfin décidé à faire face à mes peurs. En 2002 j’ai participé à un concours lancé par Delcourt. Je suis arrivé 2e du concours (la gagnante a été Anne Renaud qui vient de sortir le très bel album HELL), et j’ai été contacté pour travailler sur un projet. Finalement, celui-ci n’a pas vu le jour, mais m’a permis de prendre confiance en moi. Quelques temps plus tard je présentais mes travaux à Arleston qui m’a fait travailler pour Lanfeust Mag pendant 1 an. Juste après, j’ai créé Toxic Planet, ma toute première série en albums.

© David Ratte - Editions Paquet
Quelles sont vos influences dans le monde de la BD ? en littérature ? en cinéma ?
Dans ces 3 domaines, mes auteurs préférés sont avant tout de formidables raconteurs d’histoires. En BD, je peux citer le tandem Hermann et Greg pour Comanche et Bernard Prince. Avec Jérémiah, Hermann tout seul a fortement marqué mon adolescence. Les albums de Cosey faisaient aussi partie de mes livres de chevet. Plus tard, il y a eu Quino, Moebius, Arno, Léo.
En littérature mes 2 auteurs de prédilection sont Emile Zola et Robert Silverberg (dont j’ai la chance d’adapter un roman en ce moment)
En ce qui concerne le cinéma, j’affectionne particulièrement le style de certains réalisateurs comme Martin Scorcese, Ridley Scott, David Fincher, Jean Pierre Jeunet et Cédric Klapich.
Je crois que vous avez obtenu deux prix grâce à vos albums : Le Prix du meilleur album d’humour au Festival de Chambéry en 2007 avec Toxic Planet, et le Prix de la BD chrétienne en 2008 avec Le Voyage des Pères. Expliquez-nous donc ce grand écart ( si, selon vous, grand écart il y a ! )
Pour moi, il n’y a pas vraiment de grand écart entre ces 2 séries, si ce n’est dans leur forme. Les 2 traitent de sujets relativement sérieux, mais de façon décalée. Ça correspond à ce que j’aime écrire, à ma tournure d’esprit. C’est vrai que j’aime que les thèmes que j’aborde ne soient pas anodins. Du coup, ça fait forcément réagir les gens. J’ai quelques autres projets dans les tiroirs avec des sujets tout aussi forts mais dans des domaines complètement différents. Il faut juste que je trouve le temps de les mener à bien.
Revenons à Toxic Planet. Comment vous est venue l’idée de ce premier album sur le thème de la pollution ? Expérience personnelle ? Proche de groupes écolos ?
C’était avant tout une autocritique, et à travers moi une critique de notre société qui peut se montrer très passive ou complètement naïve face aux aberrations de notre système. Je n’ai jamais été militant écolo même si je me sens proche de la nature. En même temps j’avais conscience d’être honteusement manipulé par la désinformation qui existait à une époque concernant l’environnement. C’est ainsi qu’on nous racontait (il n’y a pas si longtemps de ça) que le réchauffement climatique était une vue de l’esprit et que de faire couler un porte-avion au milieu de l’océan était une solution écologique. n jour, je me suis demandé pourquoi je ne réagissais pas. J’en suis arrivé à la conclusion que c’était uniquement par feignantise intellectuelle. C’est comme ça que Sam (le personnage principal de Toxic Planet) est né. Il était une sorte de projection de mes propres défauts. Du coup, il m’a aidé à faire grandir ma conscience écologiste.

© David Ratte - Editions Paquet
C’est Pierre Paquet qui a édité votre premier album. Comment s’est passée la rencontre ?
Très simplement. Je lui ai envoyé le projet par la poste, et il m’a répondu oui. Sauf qu’entre temps, il avait égaré mon dossier dans un avion entre la France et la Corée. Il a mis plusieurs semaines à retrouver mes coordonnées et m’a rattrapé au vol alors que je m’apprêtais à signer chez les Humanoïdes Associés. Le contact avec Pierre ayant été particulièrement bon, et son enthousiasme et son implication dans le projet étant très communicatifs, j’ai finalement opté pour cet éditeur. Et franchement je ne le regrette pas. Un projet comme «Le voyage des pères » n’aurait certainement pas vu le jour chez un autre éditeur, et je n’aurais pas eu autant de liberté dans sa réalisation.
Parlez-nous du choix narratif du T1 de Toxic Planet. Etonnant , non ? Des « gags » qui occupent une demi page, et une histoire en bas de page qui court sur tout l’album. Comment est venu ce choix ? Et pourquoi l’avoir abandonné dans le T2 ?
Je voulais mettre chaque gag en valeur et en même temps j’avais envie de cette petite animation en bas de page en hommage à Franquin et ses Idées Noires. Et puis je voulais que l’album ait quelque chose de ludique dans sa forme. Pour compenser cette mise en page « aérée », il comportait plus de pages qu’un 46 planches classique.
Malheureusement, les lecteurs n’ont pas tous entendu les choses de cette oreille. C’est à peu près seul reproche qu’on m’ait vraiment fait sur cet album et j’y suis devenu sensible quand on m’a fait remarqué que ce n’étais pas très écolo de « gaspiller » du papier ... et que la forme de l’album en contredisait un peu le fond (chose à laquelle je n’avais pas du tout pensé). Donc, forcément, j’ai changé mon fusil d’épaule pour le tome 2, tout en gardant quelques illustrations en noir et blanc. Par contre, dans le tome 3 ces animations vont complètement disparaître pour laisser la part belle aux gags en planches. Finalement, Toxic Planet évolue en permanence ... au rythme des ma propre évolution.
J’ai parlé de « gags ». En fait , votre intention est-elle uniquement de faire rire ? Et vous considérez-vous comme un dessinateur d’humour ( voir le Prix de Chambéry ) ?
Pour moi, l’humour n’est vraiment utile qu’à partir du moment ou il est légèrement teinté de gravité et qu’il amène à une certaine réflexion. J’essaye de faire en sorte qu’il y ait toujours un 2e niveau de lecture. Du coup, je ne sais pas si je suis vraiment un auteur d’humour. Je dirais plutôt, un auteur qui a de l’humour et qui porte un regard amusé sur le monde.
Vous êtes dessinateur et scénariste. Avez-vous parfois envisagé de travailler avec d’autres scénaristes ? Qui, par exemple ?
J’aime tellement la BD que je suis avide d’expériences nouvelles. Par exemple, en 2007 j’ai écrit un scénario pour le dessinateur italien Antonio Lapone, dans le cadre de sa série A.D.A. J’ai également fait le lettrage du tome 5 du Chant d’Excalibur de Hubsch et Arleston ... comme ça, juste pour le fun. Cette année (dès que j’aurai terminé Toxic Planet 3), je vais dessiner le premier tome du Cycle de Majipoor pour les éditions Soleil (adaptation d’un roman de Silverberg – voir plus haut) sur un scénario d’Olivier Jouvray. Je pense que ce sera une expérience intéressante qui me permettra (pour une fois) de me concentrer uniquement sur le dessin.
J’ai également très envie de travailler sur un scénario de Brigitte Luciani. Nous en parlons régulièrement ensemble et j’espère que ça se concrétisera d’ici 1 an ou 2. Il y a encore 1 ou 2 collaborations qui se dessinent à l’horizon, mais Chut ! C’est un secret !
Vous travaillez avec la même coloriste : Sylvie Sabater. Comment s’est faite la rencontre ?
J’adore cette fille ! D’abord parce qu’elle est adorable (nos conversations téléphoniques peuvent durer des heures) et ensuite parce qu’elle a un talent incroyable. C’est Pierre Paquet qui nous a présentés, et je l’en remercie encore.
Après les deux tomes de Toxic Planet qui connaissent un grand succès, changement de cap avec Le Voyage des Pères. Qu’est-ce qui vous a pris ? ( pardon pour la formule un peu cavalière ! )
Ca peut paraître idiot, mais j’avais envie de dessiner tout ce qu’il n’y a pas dans Toxic Planet, c’est à dire des visages, des décors, des arbres et de l’air pur. Et puis j’avais envie de raconter une histoire sur plusieurs albums, d’être plus libre dans ma mise en scène, mes cadrages et mon rythme de narration. Pierre Paquet était d’accord sur le principe. Quand j’ai trouvé le concept du Voyage des Pères, je lui en ai fait un résumé de 5 lignes. Il a dit « Banco ! » immédiatement. A partir de là, j’ai été totalement libre. Un sacré luxe pour un jeune auteur !

© David Ratte - Editions Paquet
Comme je l’ai déjà dit, j’aime les histoires sérieuses traitées de façon décalée. Et j’adore mêler humour et gravité. Le sujet du Voyage des Pères est une véritable mine d’or dans ce domaine.
J’ai relevé dans les articles qui circulent sur Internet plusieurs appréciations sur cette dernière BD : road movie initiatique – histoire délirante – décalé – plaisir narratif et visuel – simplicité – originalité – humour – petit bijou décalé d’une légèreté inattendue Que des compliments ! Qu’en pensez-vous ? Etes-vous d’accord avec ces qualificatifs ?
Ce serait hypocrite de dire que je ne suis pas d’accord avec ces compliments ! Ils me font très plaisir et confirment que j’ai réussi à toucher les lecteurs. Et c’est le but premier d’un auteur. Bien sûr je vois dans cet album quelques défauts que j’aimerais bien gommer. Il est loin d’être parfait. Je tacherai de faire mieux avec les 2 tomes suivants.
Quels sont vos projets actuels ?
Je crois que j’ai déjà pas mal répondu à cette question. Ce que j’aimerais pour 2008 c’est arriver à canaliser toutes mes envies afin de ne pas trop me disperser et être ainsi plus efficace. Mon rêve ce serait de réussir à sortir 3 albums par an et que chacun soit dans un univers différent. Mais ça ... c’est pas gagné !
Interview réalisée le 21/02/2008 par Monique Saltet pour le 6ème Festival de BD de Massillargues-Atuech, « Des bulles dans la Cartagène ».

Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.