Pol Jean-Christophe
Par Gilles, mercredi 21 janvier 2009 à 09:30 :: Auteurs :: #53 :: rss
J'ai longtemps signé Jicépol, mais après une conversation avec Christopher, qui a édité Le chant du corbeau, ce pseudonyme semblait connoté années 50; un peu enfantin, peut-être. J'ai décidé, au vu de la direction que je prenais, d'adopter un pseudo plus adulte.
Pouvez vous nous décrire votre parcours ?
Je suis un enfant de la banlieue parisienne... un adulte de 40 ans! J'ai quitté l'école très tôt, où je m'ennuyais ferme. J'ai trouvé un job dans l'animation en centre de loisirs, puis en colonie de vacances; cette activité, qui s'est étalée sur 20 ans, est vite devenue passionnelle et m'a beaucoup apporté. En 1990, je suis entré aux éditions Jibena, où j'ai produit, pour plusieurs de leurs magazines, des BD, des articles et des comptines, des jeux et des illustrations. Aujourd'hui, je me consacre à la bande dessinée, ce qui ne m'empêche pas d'avoir d'autres centres d'intérêts: mon épouse et mes trois garçons, les livres et la lecture, la cigarette, le café, le vin, le jardin potager, la cuisine de tous les jours, le feuilleton Urgences et le fromage.
Comment êtes-vous venu à la BD ? Quelles ont été vos influences dans le monde la BD?
Au cinéma ? en musique ?
Dès que j'ai su écrire, j'ai produit de la BD et je ne me suis jamais arrêté, avec un acharnement absurde et pathologique. Je ne suis pas venu à la BD, elle est en moi, comme une évidence, aussi loin que je m'en souvienne.

© Jean-Christophe Pol - Recherche. Stylo à bille et feutre.
J'ai subi trois influences de base: la BD franco belge traditionnelle, et plus particulièrement celles du magazine Spirou des années 70 et 80 ; Les comics américains qu'on trouvaient dans les magazines Lug (Strange, Spécial Strange, Titans...); et très certainement les BD populaires qu'on trouvait dans les petits formats de l'époque, Mon journal et Lug, comme Janus Stark, par exemple, ou Trois pommes, une série sur le foot, les BD pornos d'Elvifrance, etc... Par la suite, je me suis ouvert à l'ensemble de la BD, avec une passion ravageuse pour les magazines comme A suivre, Métal Hurlant, etc. Je suis tout ce qui se fait en BD avec beaucoup d'intérêt, et, bien entendu, mes goûts, mais aussi la curiosité, guident mes pas dans ce grand foutoir.
Une autre influence, très importante, est celle de la littérature, dont la BD est très proche, très certainement plus que du cinéma, d'ailleurs. J'ai débuté par des grands auteurs français comme Vian ou Queneau, je suis arrivé sur les classiques de l'aventure, Vernes, Leblanc, ce qui m'a amené aux grands noms du fantastique et de l'anticipation, Dick, Vance, Lovecraft, Stephen King. Je suis aussi grand fan de Mc Bain. Aujourd'hui, je m'intéresse à la littérature étrangère, américaine, anglaise et australienne, mais aussi à la littérature des pays nordiques, comme le Finlande, etc. Mais j'ai oublié de citer London ou Prévert, c'est trop dur...

© Jean-Christophe Pol - Dessin libre, crayon de couleur et aquarelle.
La peinture m'a beaucoup influencé aussi, de Velasquez à Mondrian, en passant par Van Gogh, Kandinsky ou Klee, sans oublier Bruegel l'ancien.
Je ne suis pas cinéphile, l'écran m'ennuie profondément. Rares sont les films que j'aime, mais ceux là , bien sur, je ne m'en lasse pas: Les dents de la mer de Spielberg, Garde à vue, Starship Troopers, et la filmographie de Clint Eastwood. Et puis Urgences aussi.
La musique m'accompagne dans mon travail. Selon les jours: Metallica, Brassens, System of a Down, Deep Purple... Je découvre aujourd'hui la musique d'Afrique noire.
Vous avez collaboré à Pif Gadget avec « Bâtiment C », des chroniques sensibles et humoristiques d’un immeuble de banlieue. Parlez-nous de cet épisode de votre œuvre.
Vous en parlez au passé, mais Batiment C. se poursuit, sous formes de chroniques d'une à deux pages. Ces derniers temps, je me suis beaucoup penché sur l'amour de Lucie et Karim, mais je vais revenir sur les autres personnages très vite. J'ai aussi publié deux histoires de 6 planches chacune, issues de Batiment C.: Les grandes aventures de la Petite Lucie, très humoristique et un peu déjanté, et Les Paladins de L'improbable, un épisode moyenâgeux plein de magie. J'espère réaliser d'autres épisodes de ces deux séries, en essayant, cette fois, de dessiner correctement ! Je voudrais ajouter que travailler avec François Corteggiani, rédac'chef bd de Pif, est un vrai grand plaisir. J'aime beaucoup ce monsieur et comme seul le sentiment peut me faire vivre et réagir, c'est good.

© Jean-Christophe Pol - Batiment C - Pif Editions
Et puis, voici qu’en mars et avril 2006, paraissent, presque simultanément, Une âme à l’amer aux éditions Carabas et Du rififi chez les clébards aux éditions La Boîte à Bulles. Avez-vous mené de front les deux œuvres ou est-ce un hasard des programmations de sortie par les éditeurs ?
C'est un hasard... de l'acceptation des projets! Mais oui, j'ai mené de front ces deux albums, tout en travaillant sur Batiment C. d'ailleurs.

© Jean-Christophe Pol - Du rififi chez les clébards - La boite à bulle
Y a-t-il des éléments qui se répondent d’un album à l’autre ? ( consciemment ou inconsciemment )
Dans le sens où ces deux histoires se passent dans le même univers, la même ville, Sarpédone, oui, de nombreux éléments se répondent, les affiches, la marque de ravioli, etc. Mais idem pour Bat. C. et pour les albums à venir.
Et c'est vrai, des thèmes où des personnages se recoupent, se répondent. Mais ça sera encore plus flagrant avec la publication d'autres livres. Ce n'est pas exprès, mais je ne refuse pas cela.
Une âme à l’amer se présente comme une série de trois volumes alors que Du rififi chez les clébards est un one shot. Travaillez-vous différemment dans un cas et dans l’autre ?
Disons que le rythme est différent, on peut jouer là dessus, sur l'ampleur du récit ou sa concision. Sur une trilogie, on peut donner une couleur à chaque volume, ménager un suspens. Mais en tout, je suppose que je travaille de la même façon pour une histoire en une planche que pour une trilogie.

© Jean-Christophe Pol - Dessin libre, plume et encre de chine, aquarelle.
Vous présentez dans ces deux albums un univers urbain, très noir ( surtout dans L’âme à l’amer ). Cela correspond-il à votre personnalité ?
Disons que ça correspond à une vision du monde, un ressenti par rapport à ce qui se vit. Il ne s'agit pas d'un point de vue, mais plutôt d'une réflexion sur un sujet, qui serait l'existence humaine. Une partie de moi correspond donc à ce que j'écris, comment cela pourrait-il en être autrement? Mais bien entendu, la partie visible n'est pas du même tonneau, je ne me balade pas avec une corde autour du cou! Et puis, certes, Une âme est très noir, mais c'est aussi le genre qui veut ça, et les thèmes abordés. Batiment C. est très différent, tout de même, et cette série ne m'importe pas moins.
Vous êtes à la fois scénariste et dessinateur. Selon vous, qu’est-ce qui caractérise votre travail dans ces deux fonctions ?
Je ne suis pas à la fois scénariste et dessinateur de bd, je suis auteur de BD, tout simplement; un métier est déjà difficile, alors deux! Sur ces albums, l'un et l'autre sont indissociables, le dessin est une écriture et le texte n'en est pas dissocié, tout comme la forme des cases, le trait emprunté, etc. Je suis écrivain de BD, tiens! Parce que oui, au fond, mon dessin est une écriture, si je savais dessiner, ça se saurait.
Il est possible que je sois amené à collaborer avec un collègue, et que je sois associé au titre de dessinateur ou de scénariste, mais ça ne changera rien à la donne. Ce sera simplement un travail d'écriture de BD à quatre mains.

© Jean-Christophe Pol - Prélude à un western prévu en une centaine de pages (pour voir la planche entière, cliquer sur l'image)
On a parlé de techniques narratives empruntant aux mangas et aux BD alternatives. D’accord ?
Non, c'est faux ou du moins pas exact. Disons que certains points du manga m'intéressent, et que je garde au fond une influence franco belge et américaine évidente; ajoutons que la technique narrative, en soi, est un point très important à mes yeux, je suis donc sensible aux BD expérimentales, aux travaux de Moore, de Hergé ou d'Andréas, qui sont des créateurs, des inventifs, et qui ont un génie ou un «vouloir» exceptionnel. Mais BD alternatives, je ne sais pas à quoi ça correspond.
On a parlé aussi d’une mise en page éclatée, bien personnelle, un peu comme une signature. D’accord ?
Argh! Une signature!!! Je suis prétentieux comme c'est pas permis mais pas au point de penser que j'invente quelque chose, tout de même! Je n'ai pas le monopole de la mise en page éclatée, certains l'ont fait et d'autres le feront! Du reste, Le chant du corbeau est mis en page sur un mode très sobre, et c'est bien moi qui l'ai écrit. La mise en page éclatée ne m'est pas une signature parce qu'elle ne m'est pas obligatoire.
Du rififi chez les clébards est un polar animalier. Mais ne parlez-vous que des animaux dans ce thriller ?
A vous de juger!

© Jean-Christophe Pol - Du rififi chez les clébards - La boite à bulle
Quel effet cela fait-il d’être primé au festival de Cognac ( Révélation 2006 du meilleur one shot ) ? Cela peut-il changer vos projets ? Quels sont-ils au fait ?
J'ai eu un grand plaisir à recevoir ce prix, bien sur, quoi dire d'autre?
Quand à mes projets, je termine actuellement le troisième et dernier acte. D'Une âme à l'amer. Après quoi, je m'occupe de La maison dans les blés, un album noir et blanc de plus de 200 pages, à paraître à la boite à bulles. Enfin, je compte poursuivre Batiment C. pour Pif, et peut-être réaliser un nouvel épisode des grandes aventures de la petite Lucie ou des Paladins de l'Improbable.

© Jean-Christophe Pol - Plume, encre de chine et aquarelle.
Interview réalisée le 25/01/2007 par Monique Saltet pour le 5e festival de la BD de Massillargues-Atuech.

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