Si cette envie naît de l’amour du dessin, comment fait-on pour passer à la phase «écriture»?

On peut ne pas le faire. Certaines illustrations se suffisent à elles même, et racontent de belles histoires. L'écriture vient du besoin d'explorer son propre univers. Le dessin y devient souvent plus libre et plus rapide. C'est aussi un métier bien différent du dessin.

 

Essaie-ton de s’y frotter soi-même ou cherche-t-on dès le début un comparse? Le premier a-t-il été le bon?

 

Je suis capable de scénariser des histoires courtes, mais développer un univers comme celui de l’âge des corbeaux, avec des personnages hauts en couleur, relève d'une toute autre compétence. De plus il est bon pour un dessinateur de pouvoir se reposer sur un scénariste, se mettre à son service. Il peut nous amener à explorer des univers ou nous n’irions pas de notre plein gré. Pour moi, typiquement, cet univers urbain que je ne me serai pas cru capable de traiter. Parno est pour le moment mon seul scénariste, et le premier rencontré. Ca c'est le destin. Une rencontre sur le plan artistique et amical.

 

Bertrand dit "Bébé" par Jicé ©

 

A la lecture de «L’âge des corbeaux» on se pose évidemment la question «est-ce vraiment comme ça le monde de l’édition»?

 

Ca reste une caricature. Le trait est grossi, mais il faudrait demander à Parno qui navigue dans ce milieu depuis longtemps. Il a publié un recueil de nouvelles chez Grasset, et est en route pour un roman.

 

Jicé ©
 
 
Si c’est le cas, comment fait-on pour persévérer?
 

Reste l'envie et encore l'envie de faire. La foi et pas de trop grosses charges financières à assumer.

 

Avez-vous été personnellement confronté aux problèmes évoqués dans le livre ?

 

Pas encore. On souffre pour l'instant du syndrome inverse. Le manque de notoriété nous rend les choses compliquées. Il faut être connu pour avoir l'oreille attentive des éditeurs et du public, et faire son propre chemin artistique. La BD est un produit de consommation, régit par le monde de la rentabilité. On devrait s'y adapter pour en vivre bien, et ne pas faire des choses trop personnelles. Mais en matière d’édition les choses sont censées ne pas marcher, jusqu'au jour ou elles marchent.

 

Couverture de l'Âge des Corbeaux - Parno & Jicé - Vents d'Ouest©

 

D’où vous est venue l’idée du sujet, un « ras le bol » personnel?

 
Moi non. Il faudrait demander à Parno.
 

N’est-il pas normal après tout, quand on écrit, de vouloir être apprécié, reconnu par les autres?

 

Tout à fait. Chercher à plaire au plus grand nombre est un leurre. Trouver son public est un bonheur.



Jicé par Jicé ©

 

Quelles ont été vos BD préférées quand vous étiez plus jeune, en un mot quelles sont vos références?

 

J'ai commencé avec des BD tout public, mais comme pour la musique les gouts évoluent et changent avec l’âge. J'aime les histoires porteuses de sens, sous toutes les formes possibles.

 

Le choix de couleurs très foncées est-il supposé accentuer l’angoisse ressentie par le héros de l’histoire?

 

L’histoire est primordiale. C'est elle qui détermine l'ambiance graphique. Le noir et blanc enrichi des niveaux de gris me paraissait suffire pour le propos.On a rajouté un blanc bleuté pour accentuer les effets de lumière et la couleur légèrement coquille d'oeuf du papier a fait le reste.


Auguste Ventraterre - Jicé ©

 

La fin est très morale. Après avoir constaté la vacuité du monde auquel il rêvait d’appartenir, il réalise que seuls les siens sont sources d’inspiration. Est-ce votre conviction?

 

Je pense que pour bien vivre et être créatif, au sens large, dans sa propre vie, il est nécessaire de vivre le moins exposé possible. Le contact au monde est nécessaire, mais il n'est pas indispensable d’en remplir son quotidien. Les proches sont toujours source d'inspiration. On commence par regarder autours de soi.


Interview réalisée par Marie Françoise en février 2011.