Juan
Par David, vendredi 2 avril 2010 à 17:36 :: Auteurs :: #126 :: rss
Juan roule à fond avec Paddock. Trois ans, trois albums. Sur des scénarios de Pat Perna, les aventures de Jean-Michel Fringant et d'Aldo Vapapiano de l'écurie Broken arms sont toujours plus vite, plus dingue, plus de gags. De plus, Juan participera à la soirée d'improvisation Bulles et tchatche. Pour tout savoir de sa carrière, lisez son interview de 2008.
Pouvez vous nous présenter les différentes étapes de votre parcours, de vos premiers dessins à la publication de vos derniers travaux?
Mon parcours est relativement simple:
Ayant suivi durant trois années le cursus de l’Ecole Emile Cohl, à Lyon, de 1985 à 1988, option Cinéma d’Animation, je me suis retrouvé dès l’obtention de mon diplôme au Studio Folimage, à Valence, où j’ai pu me former à plusieurs postes, du story-board à l’animation en passant par le Lay-out. J’ai, durant cette même période, été amené à réaliser un certain nombre de dessins destinés à illustrer une douzaine d’ouvrages scolaires, premier contact avec le dessin typé BD.
Comme beaucoup de dessinateurs spécialisés en Animation, donc «intermittent du spectacle», j’ai ensuite participé à différents projets aux styles et aux formats très variés, de la Série aux «Spéciaux TV» (moyens-métrages destinés à la télévision) pour le compte de divers studios d’Animation, ce qui m’a permis de me rôder à des styles de dessin radicalement opposés, de «Billy the Cat» aux «Voyages Extraordinaires» tirés de plusieurs romans de Jules Verne.
J’ai eu par ailleurs la chance de pouvoir participer à deux long-métrages: le premier, titré «Le Château des Singes» de J-F Laguionie en 1995 pour le compte de «La Fabrique», studio où j’ai pu travailler pendant une petite dizaine d’années, le second ayant pour titre «Les Enfants de la Pluie» de Philippe Leclerc et Philippe Caza en 2001 pour le défunt studio Praxinos.
En 1991, j’ai pu participer, au poste de story-boarder, à une série qui, malheureusement, ne dépassa jamais le stade du Board. Cette série, titrée «RAT’S», née de la collaboration de Ptiluc, créateur de «Pacush Blues», et du réalisateur Jean-Yves Raimbaud, fut , sans que je l’imagine à ce moment précis, le point de départ de mon incursion dans le monde de la BD. En effet, lorsque Ptiluc décida de ressusciter la défunte série animée sous forme de BD, il fit d’abord appel à Edouard David, qui avait lui aussi boardé la série, pour l’assister dans la réalisation des albums tirés des scénarii préalablement destinés à être animés, puis il se tourna vers moi, à partir du tome 4. Je débutai donc officiellement en 1999 comme assistant de Ptiluc sur la Série «Rat’s» à laquelle je participe encore actuellement (nous sommes sur le point d’attaquer le tome 10)
Parallèlement, j’ai été contacté par Jim, qui m’a, lui aussi, demandé de l’assister sur deux albums («Le désir» et «Le bébé») édités chez Vents d’Ouest. Et c’est pendant la réalisation de ce dernier album que Vents d’Ouest m’a proposé de me frotter aux bolides de la F1 pour un projet qui allait devenir «Paddock» avec le scénariste Pat Perna, déjà aux commandes de deux séries survitaminées, «Calagan» et «Tuning maniacs».
J’ai accepté ce challenge avec beaucoup d’envie et de plaisir, sachant que j’allais pouvoir me régaler en dessinant, dans un style cartoon qui me plait depuis toujours, des historiettes à découper avec dynamisme. Etant par ailleurs relativement fan de sports mécaniques, toutes catégories confondues, je ne voyais aucune raison de me priver de quelques tours de piste, mêmes virtuels; je suis sûr de gagner, c’est moi qui dessine!
© Juan - scénario Pat Perna - Paddock - Editions Vents d´Ouest 2007
A votre avis, quelle influence peut avoir sur vos travaux actuels en bande dessinée, votre formation en dessin d’animation et vos nombreuses expériences en ce domaine qui vous ont vraisemblablement amenées à explorer divers styles graphiques?
Je dirais qu’il y a des avantages à avoir longtemps travaillé sur des films d’animation, mais aussi des inconvénients.
Si j’ai en effet été formé à dessiner dans divers styles, ne serait-ce que pour respecter les modèles créés par d’autres personnes, il existe un effet pervers évident: il devient, du coup, très difficile de développer un style personnel sans retomber dans l’un des nombreux genres auxquels j’ai touché...mais, qui sait, peut-être le temps m’aidera-t-il à m’affranchir du passé.
Mais le fait d’avoir dû animer pendant toutes ces années m’a forcé à aborder ce que je suis amené à dessiner en l’analysant sous tous les angles de vue, en quelque sorte en 3 dimensions, ce qui est très positif à mes yeux...je ne m’inquiète donc pas outre mesure lorsque je dois «faire tourner» un modèle aussi alambiqué que peut l’être une F1, par exemple.
En outre, je suis très attaché au «mouvement» dans le dessin, et cela est certainement un effet secondaire de mon amour immodéré pour les cartoons...en particulier ceux de Tex Avery!
Le story-board, lui, m’a amené à composer un découpage faisant la part belle aux raccords de plans...et cela doit se ressentir dans ma manière de découper mes planches...(je l’espère
en tout cas!)
Pour les différents albums de bande dessinée auxquels vous avez participé, ce sont, si j’ai bien compris, vos co-auteurs et votre éditeur qui ont pris l’initiative de vous proposer ces collaborations. Y a t’il des projets personnels que vous souhaiteriez proposer à des éditeurs, ou d’autres auteurs avec qui vous aimeriez travailler?
J’ai, de fait, des projets avec d’autres personnes, mais j’ai pour principe de ne pas parler de ce qui n’est pas encore en chantier. Je me consacre pour l’instant au tome de «Paddock» et cela me prend déjà bien du temps!
Pour compléter ce que je disais par rapport à la difficulté de développer un style personnel, j’avoue avoir effectivement une paire de projets, qui me tiennent à coeur, dans mes cartons, mais ils ne verront le jour que lorsque je me sentirai réellement capable de les réaliser avec une liberté de dessin que j’estime ne pas avoir pour le moment. Wait and see!
Dans le premier tome de Paddock, «les coulisses de la F1», plusieurs planches mettent en scène M Vilin-Führer, un capitaine d’industrie désireux de signer des contrats avec le manager de l’écurie de F1 de vos personnages. La signature est à chaque fois compromise par les gaffes des pilotes. S’agit-il d’un clin d’oeil à André Franquin et au personnage d’Aimé de Mesmaeker? Si oui, pouvez vous nous parler du regard que vous portez sur le travail d’André Franquin?
Il s’agit bien évidemment d’un clin d’oeil affectueux au personnage de Franquin...(et non d’un plagiat, comme certains le laissent à penser!), clin d’oeil que l’on doit à Pat Perna, le scénariste de Paddock qui est un grand admirateur d’André Franquin.
J’ai moi même énormément de respect pour tout ce que Franquin a apporté à la BD, et au dessin en règle générale, en particulier le dynamisme et la souplesse...sans oublier un humour irrésistible et souvent décapant, comme dans les «Idées Noires». Je ne pense pas qu’il soit possible de se lasser des dessins de Franquin.
Je ne cherche pas à «copier» son style,...je n’y arriverais d’ailleurs pas,...mais il est difficile de s’en affranchir totalement lorsqu’on travaille dans un esprit communément labellisé «BD Franco-Belge»...surtout si l’on doit dessiner des véhicules, domaine dans lequel il reste un maître!
© Juan - scénario Pat Perna - Paddock - Editions Vents d´Ouest 2007
Au début de Paddock vous remerciez ‘Fane (l’auteur du regretté Tunny Head, de Joe Bar Team, de Calagan avec Pat Perna, de Petites Eclipses avec Jim, ...). Pouvez vous nous dire, si ce n’est pas trop indiscret, comment vous vous connaissez?
Alors, tout d’abord, je suis heureux de vous annoncer que Tunny Head n’est pas mort, loin s’en faut; l’album qui regroupe toutes ses aventures parues dans Gotham il y a une dizaine d’années est sorti cette semaine aux Editions 12 bis, augmenté de quelques planches inédites réalisées pour l’occasion. Avis à tous les attristés, dont je fais partie, qui regrettaient la disparition du Défourailleur!!!
Ceci étant rectifié, j’ai rencontré ‘Fane il y a 3 ans, chez Jim, et nous sommes rapidement devenus amis. Nous nous voyons d’ailleurs une fois par mois, avec une dizaine d’autres dessinateurs, dont Jim, Fredman ou encore Reno, qui dessine «Dreamland», pour partager une bière ou deux, voire un plat de «moules-frites» en échangeant quelques avis sur nos travaux respectifs ou quelques coups de coeur pour tel ou tel collègue. Ce sont ses critiques éclairées que je remercie en ouverture de Paddock!
Etes vous lecteur de bande dessinée? Si oui, pouvez vous nous indiquer quelles sont les époques, styles, auteurs, séries ou albums qui vous ont le plus marqués?
Cette dernière question risque de nous entraîner vers un «Péplum»...j’espère que vous avez assez de place!
Je ne suis pas un gros consommateur de BD, en tout cas pas un collectionneur effréné, mais j’en possède quelques dizaines que je peux lire et relire sans me lasser.
Beaucoup d’auteurs, toutes époques et tous styles confondus, ont pris place dans mes étagères.
Il y a ceux qui ont bercé mon enfance...et certainement conduit à ce choix dangereux de vivre de la BD, des gens comme Uderzo, plus pour «les chevaliers du Ciel» que pour «Astérix» d’ailleurs, Morris, Franquin, Tillieux, avec «Gil Jourdan» ou André Chéret que je pense être à l’origine de mon envie de dessiner, mais je n’ai malheureusement jamais pu approcher la fluidité de son trait de pinceau!
Bien que j’apprécie tous les styles de BD, j’avoue être toutefois plus sensible à la BD dite réaliste...
Je suis particulièrement admiratif du travail de gens comme Hermann (et son sens du découpage typé Cinéma), Hans Kresse (les Peaux-Rouges), Serpieri (plus pour ses «westerns» que pour «Druuna») ou encore Victor de la Fuente, Alfonso Font et Horacio Altuna.
Je conçois que le dessin des espagnols puisse paraître très daté à l’heure de l’Héroic Fantasy façon Lanfeust mais je lui trouve infiniment plus de sensualité, question de goût.
J’ai aussi, bien entendu, trouvé beaucoup de plaisir à lire certains américains...mais là encore, je préfère les anciens aux modernes.
John Buscema, surtout lorsque son dessin est encré par Alfredo Alcala (les premiers «Conan» en noir et blanc!!!), John Byrne dont le trait tendu a donné une nouvelle jeunesse aux comics dans les années 80 (les X-men), Bernie Wrightson et son interprétation de «Frankenstein» dont l’aspect gravure lorgnait du côté de Gustave Doré, Simon Bisley (Slaine), Bill Sienkiewicz et sa version ahurissante d’»Elektra Assassin» ou encore Joe Kubert dont le «Yossel» tout en croquis devrait être enseigné dans les écoles.
Et puis il y a ceux qui me font rire (parfois jaune): Ptiluc et son cynisme affiché, Boucq, Maester, Goossens, Gotlib, Margerin, Jim, Fredman, Carlos Gimenez ou Robert Crumb sans oublier bien sûr Bar2 (en tant que motard, je n’y coupe pas) et ‘Fane dont on a déjà parlé («Tunny Head»!!!»Petites éclipses» avec Jim) dont le dessin intuitif m’impressionne à chaque fois!
© Juan - scénario Par Perna - Paddock - Editions Vents d´Ouest 2007
J’ai besoin, pour avoir du plaisir à lire une BD, d’être impressionné, que ce soit par la qualité du dessin, ou de la mise en scène...et j’avoue que certaines tendances de la BD actuelle ne me touchent pas vraiment, lorsqu’elles font notamment la part belle à un dessin volontairement déstructuré...mais là encore, ce n’est qu’une question de goût...et je ne me permettrais pas de juger! C’est juste qu’en tant que dessinateur, je ne suis pas tenté d’aller dans ces directions.
Mais je ne voudrais pas terminer cet inventaire (non exhaustif, cela va de soit!) sans citer deux des plus grands artistes de tous les temps, qui n’ont pas dessiné de BD, mais qui en ont certainement, à leur manière, jeté quelques bases: Daumier, tout d’abord, dont les caricatures semblent toujours d’actualité, et puis Gustave Doré, que j’ai déjà cité, dont la manière de scénographier ne laisse jamais indifférent. Pour moi, ces deux artistes font indéniablement le lien entre les peintres classiques et les dessinateurs de BD.
Merci Juan.
Interview réalisée entre le 23/02/2008 et le 31/03/2008 par David Murail pour le 6ème Festival de BD de Massillargues-Atuech, « Des bulles dans la Cartagène ».

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