Ambre
Par Gilles, vendredi 2 avril 2010 à 21:00 :: Auteurs :: #31 :: rss
Depuis sa venue au Festival en 2007, Ambre a réalisé un album en solo, Strates, aux Editions 6 Pieds sous terre. Vous pouvez lire ci-dessous l'entretien qu'il nous avait accordé à ce moment.
Ambre, pouvez-vous nous dire en quelques mots qui vous êtes?
Je m’appelle Laurent Sautet, j’ai 36 ans. Je suis auteur ou co-auteur de 6 ouvrages de bande dessinée parus entre 1996 et 2007 (ndlr : auquels il faut ajouter Strates en 2008), sous le pseudonyme d’Ambre. Par ailleurs, j’ai été magasinier dans diverses bibliothèques de Paris et de Lyon, métier que j’exerce depuis une dizaine d’années.
Quel a été votre parcours vers la BD ? Parlez-nous de la revue Hard Luck que vous avez créée en 1991 ( si mes sources sont justes ! )
Vos sources sont justes. Hard Luck a été un laboratoire à une époque où il n’existait pas, ou alors si peu, d’édition indépendante en bande dessinée. J’y faisais des expériences, et j’y invitais Lionel Tran, Vincent Vanoli, Ivan Brun, Filipe Abranches…
J’ai été un enfant timide et réservé, et je passais tout mon temps à lire, écrire et dessiner. J’ai découvert la bande dessinée en lisant les comics américains traduits en français par les éditions Lug dans les années 70. J’avais remarqué que les américains travaillaient en équipe. L’un faisait le scénario, un autre le crayonné, un autre l’encrage, un autre les couleurs, et enfin un autre le lettrage. Supervisant tout ça il y avait un certain Stan Lee. Je refaisais la même chose avec beaucoup de sérieux dans mes cahiers, avec ceci de particulier que je faisais tout. J’étais à la fois Stan Lee et tous les autres. Plus tard, j’ai découvert Gotlib et Fluide Glacial, mais le grand choc de mon adolescence a été Philippe Druillet. Un autre choc, bien plus tard, a été la lecture d’un extrait du « Livret de phamille » de Jean-Christophe Menu dans le cinquième numéro de la revue Lapin… je me sentais moins seul.
Vous avez également participé à la création des éditions Terrenoire, puis à l’aventure du Comix 2000 de l’Association. Comment tout cela est-il arrivé ? Quels souvenirs gardez-vous de cette époque ?
Je n’ai pas de nostalgie. C’était différent ; les éditeurs indépendants en bande dessinée se comptaient sur les doigts d’une main, ils n’avaient aucune visibilité, mais en même temps le « marché » n’était pas saturé comme aujourd’hui. Amok et l’Association se lançaient à peine, ils formaient avec 6 Pieds sous terre la « base » de ce qu’est aujourd’hui la bande dessinée indépendante. Le paysage était restreint, mais tout restait à faire, plusieurs sillons se profilaient.
Comment êtes-vous arrivé ensuite, chez 6 Pieds sous Terre, votre maison d’édition actuelle ?
J’envoyais ma revue à différents magazines, dont le magazine « Jade » des éditions 6 pieds sous terre. Ils m’ont proposé d’y participer, puis de publier un livre. A partir de là s’est développé un véritable lien avec cet éditeur, avec ses hauts et ses bas, lien qui est pour moi indispensable pour développer un travail d’auteur.

Ambre à Massillargues-Atuech
Il semble que votre premier album publié chez 6 Pieds sous Terre « Chute » soit considéré comme un album audacieux, en particulier du point de vue des techniques utilisées. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Il y a effectivement plusieurs techniques dans cet ouvrage : de la plume, de la peinture et de la carte à gratter, ce qui était sans doute un peu présomptueux pour un premier livre. Ce n’était pas prémédité, seulement une volonté de recherche, de ne pas ressasser, de ne pas avoir un « style ».

Pour parler technique, vous utilisez des matériaux variés : encres, traits, couleur, noir et blanc, peintures et même photos avec Valérie Berge. Avez-vous des préférences ou adaptez-vous en fonction de l’histoire, de l’ambiance à créer ?
Je n’ai pas de préférence, le langage est choisi en fonction du projet. Vraiment.
J’ai lu que lorsque vous commenciez un récit, vous étiez obligé de faire la 1° planche une dizaine de fois avant de trouver un truc qui puisse vous tenir en haleine, vous surprendre pendant 50 planches, un an. Comment ça se passe ? Pouvez-vous nous donner des exemples ?
Oui, c’est vrai, la genèse d’un projet est toujours difficile, comme une mise à l’eau brutale. Il faut faire des choix, plein d’envies sont là, mais il faut garder les bons éléments et s’y tenir avec cohérence. Et puis inventer une façon de raconter, de mettre en scène, propre au projet.

© Ambre - Didon et Enée
N’y a-t-il pas un danger alors à « perdre » un peu les lecteurs qui auraient du mal à reconnaître votre style ? faut-il d’ailleurs être reconnu sur chaque album ?
Non, je ne crois pas qu’il faille être reconnu à chaque ouvrage. Déjà, le fait de mettre un nom sur une couverture me paraît souvent déplacé… je préfère être reconnu pour une bibliographie cohérente, sans ouvrage « dispensable ».
Vous avez travaillé avec le scénariste, Lionel Tran, sur l’adaptation du chef-d’œuvre de l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal « Une trop bruyante solitude ». Comment s’est passée la collaboration ?
En fait, la collaboration était triple, puisque nous avons travaillé avec la photographe Valérie Berge. Le projet a été lancé et porté par Lionel Tran. La collaboration a été riche et tendue, complexe. J’ai eu beaucoup de mal à sortir de ce travail, à envisager une suite. Lionel Tran et Valérie Berge continuent leur route de leur coté.
Le processus a-t-il été le même lorsque Lionel Tran vous a demandé de travaillé sur son journal intime avec «Journal d’un loser» ?
Non. Le projet du « Journal d’un loser » a été une proposition de ma part. Depuis longtemps, nous essayions avec Lionel de travailler ensemble, sans résultat probant. Pendant une de ses absences, il m’avait laissé un carnet de son journal intime. Je l’ai lu et lui ai proposé de travailler à partir de ça. Bien sûr, par la suite, le projet a énormément évolué. Autobiographique au départ, le récit est devenu peu à peu le portrait de notre génération.

© Ambre et Lionel Tran - Le journal d'un loser - Ed. 6 pieds sous terre
Vous reprenez l’écriture avec un scénariste pour l’adaptation de Faust, la pièce de Goethe. L’album est sorti depuis peu. Et vous avez changé de scénariste en travaillant avec David Vandermeulen. Qu’est-ce qui était prioritaire pour vous, et pour le scénariste, dans cette adaptation d’un des plus grands textes de la littérature occidentale ?
Ne pas le trahir, ne pas être faux, l’inscrire dans le temps présent et rester intemporel. Entamer une collaboration avec respect, confiance et joie. Nous nous sommes trouvés, David et moi, parce que nous lisons et discutons plus de littérature que de bande dessinée.

© Ambre et David Vandermeulen - Faust - Ed. Six pieds sous terre
Quels sont vos projets actuels ? Pensez-vous continuer dans le cadre des adaptations littéraires, pas si fréquentes que ça dans l’univers de la BD ?
Sur la lancée de notre « Faust », et parce que la collaboration avec David Vandermeulen s’est bien passée et que nous avons l’impression de n’avoir qu’entamer notre travail en commun, nous nous sommes attelés à un récit historique situé à la même époque que le Faust. Ce sera sans doute un récit âpre, très dur, en noir et blanc, et assez conséquent. Graphiquement, je me suis tourné vers la gravure du XVIème siècle, ce sera donc très documenté, mais j’espère que cela ne se verra pas, que cette documentation iconographique se devinera dans l’ « esprit » du dessin. Pour cette année, les éditions 6 pieds sous terre m’ont proposé de rééditer « Chute », agrémenté de nombreux récits réalisés pour des revues dans les années 90, ce qui en fera un gros volume de près de 250 pages. Bien entendu, j’ai tout un tas de projets dans mes cartons.
Quant à continuer à réaliser des adaptations… j’en ai réalisé parce que j’en ai eu l’opportunité et que je suis un lecteur et un amateur de littérature. Et puis détrompez-vous : les adaptations en bande dessinée sont en ce moment un peu « à la mode »… ce qui me pousse à ne plus en faire.

Dessin à l'occasion de l'action BD Solidaire Idées+/Festival BD Massillargues-Atuech
Comment vous sentez-vous dans la BD dite « traditionnelle » ? Avez-vous le sentiment de transgresser certaines règles, par exemple avec des personnages qui ne gardent pas tout à fait la même tête du début à la fin d’un album ?
Non, je n’ai pas l’impression de transgresser des règles, je n’ai jamais lu nulle part qu’il faille reproduire un visage avec une précision géométrique pour que le lecteur puisse s’y identifier. Quand je lis « les Bienveillantes » de Jonathan Littell, je ne suis pas obligé de m’identifier au narrateur en le lisant. Un objet, une abstraction, une époque peuvent être le sujet principal d’un livre. La façon de décrire les choses qui nous entourent n’est pas anodine. Je ne me retrouve pas dans un graphisme lisse et simple, sans zones d’ombre ni ambiguïtés. Tout un pan de la bande dessinée, nostalgique, propre, aux couleurs claires, me fait peur tellement cela me semble faux et puéril. Un graphisme est le reflet de notre vision du monde.
Merci d’avoir bien voulu répondre à ces questions de néophyte, de simple amateur qui a découvert votre univers et y a ressenti des impressions fortes. Merci encore.
Merci à vous de vous intéresser à ces quelques livres imparfaits.
Le site d'Ambre
Interview d’Ambre réalisée le 21/01/2007 par Monique Saltet pour le 5e festival de la BD de Massillargues-Atuech.

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